Fiche de lecture : Les héritiers de Marx, Jacques Ellul

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Avant-propos : ce livre est non-pas un essai historique, mais est le résumé d’un cours qu’a donné Jacques Ellul à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux de 1947 à 1979. Le livre est la retranscription des notes de cours de deux élèves bordelais en 1967.

Le livre va nous présenter brièvement la complexité de la pensée marxiste pour ensuite traverser les époques et nous montrer comment cette pensée a été comprise, adaptée, et quels débats idéologiques sont nés des interprétations de mon philosophe allemand préféré.

C’est pas spécialement agréable à lire, c’est factuel, et ça va droit au but. Mais c’est dense, très dense.

Un exemple tiré du chapitre sur Jaurès :

D’autre part, la logique de sa pensée amène Jaurès à se méfier du syndicalisme. Il rejoint sur ce point Marx et Lenine mais pas pour les mêmes raisons: si la lutte des classes est violente, la production va en souffrir; or la société socialiste ne doit pas commencer dans la misère mais dans la prospérité et il ne faut pas “tout casser”.

On voit sans détour ce que pense Jaurès du sujet du syndicalisme, en quoi cet avis diffère de celui de Marx ou de ses succésseurs et la raison qu’il donne. C’est enrichissant.

La difficulté à comprendre Marx

Ellul explique superficiellement en quoi la pensée marxiste est cohérente, profonde mais complexe. Je suppose que le deuxième livre (La pensée Marxiste)sur les cours d’Ellul répond en profondeur à ces questions théoriques. Il nous explique surtout ici pourquoi on trouve une telle différence radicale entre les héritiers de Marx ou entre les différents courants marxistes.

Ces différences viennent d’une part d’une oeuvre incomplète (le tome III du Capital n’était pas sensé être le dernier tome) et il reste certains paradoxes, et d’autre part parce que la société qu’a connu Marx était radicalement différente de ce que l’on peut observer maintenant, ou au début du 20ème siècle. L’enjeu n’est donc pas d’appliquer les propos de Marx à une situation contemporaine, ce serait commettre un anachronisme, mais d’appliquer la méthode d’analyse de Marx qui mèle Journalisme, Histoire, Sociologie, Economie et enfin Philosophie. C’est là-dessus que vont se jouer les débats d’idéologie et les accusations de traitre-au-marxisme.

En plus des contradictions évidentes, l’oeuvre est riche en concepts globalisants (aliénation, dictature du prolétariat, capitalisme) qui s’ils sont placés au centre, peuvent redéfinir une oeuvre. De plus l’aspect philosophique est bien présent, et on découvre avec les joie les problèmes issus de la démarche dialectique de Marx. Il sera aussi intéressant de replacer Marx dans l’idéologie dominante (c’est à dire l’idéologie des dominants) du 19ème siècle et voir comment cette tentative d’utilisation d’un outil de diagnostic objectif de la société se trouve malgré tout impacté par son siècle, son environnement, son habitus. Par exemple on trouvera de nombreux exemples de la sacralité du progrès, que la société ira forcément vers un meilleur destin car l’humanité est guidée par le progrès.

Conclusion

C’est un cours sur le marxisme, ni plus ni moins, si ça vous intéresse ça se lit bien, mais ça mérite de se lire avec des notes et un surligneur. On se retrouve à y retourner fréquemment quand on veut parler marxisme. Qu’est-ce qui fait que le discours de Lenine était cohérent, quel objectif pour le communisme ? Comment planifier une transition vers la dictature du prolétariat ? Il montre avec beaucoup d’impact que le marxisme est pluriel, avec les arguments de tous les marxistes de l’histoire.

Written on April 4, 2020

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