Comment lutter en tant que développeur ?

On se pose souvent la question de l’engagement politique pour les développeurs et développeuses.

Pourquoi font-ils rarement, ou jamais, la grève ?

Pourquoi est-ce que les dévs ne sont jamais syndiqués ?

Si un sujet politique nous intéresse, ou nous concerne, quelle est la meilleure façon de lutter ?

Imaginons que le gouvernement prochain décide de voter une réforme dont vous ne voulez pas. Imaginons que la réforme soit une baisse significative de votre salaire et une semaine de travail de 6 jours. Vous ne voulez pas de cette réforme.

Vous pouvez ne rien faire et allez travailler

À ce moment-là, vous ne luttez pas et vous laissez les autres lutter pour vous. Si vous avez du bol ils défendront suffisamment bien vos intérêts pour que le projet de loi soit retiré, sinon tant pis pour vous.

Vous pouvez faire la grève

Comme le veut la grande tradition syndicaliste française, quand on est pas content on manifeste et on fait la grève. C’est même un des meilleurs moyens d’obtenir et de conserver des acquis sociaux. On rappelle aux néophytes qu’on n’est pas payés durant une grève, et qu’on a le droit de faire la grève tout seul.

Le problème, c’est que faire la grève suppose de devoir se réapproprier et bloquer les moyens de production. Ce qu’on nomme les moyens de productions, ce sont les outils, machines, et systèmes qui génèrent un profit pour l’entreprise. Pour l’ouvrier d’une usine Peugeot, faire la grève, c’est ne pas travailler pour ne pas utiliser les machines et outils, mais c’est aussi bloquer les arrivées/départs de machines et matériels, c’est empêcher l’usine de fonctionner normalement. Quand la RATP fait la grève, elle bloque des dépôts de bus, les empêchant de facto de circuler, en limitant significativement le nombre de bus qui peuvent être en circulation en même temps.

Donc dans le cas de travailleurs ouvriers, la grève ne se caractérise pas uniquement par l’absence des travailleurs mais aussi par le blocage des moyens de production capitalistes (entendez par là les machines qui génèrent un profit).

Le problème principal, c’est que le travail d’un développeur ou d’une développeuse, c’est pas de produire du profit.

En effet, prenons Fabien, qui travaille pour un journal de presse quotidienne régional du Sud-Ouest. S’il décide d’arrêter de travailler, est-ce que le journal arrêtera d’être imprimé ? Non. Est-ce que les articles arrêteront d’être publiés ? Non. Est-ce que l’argent de la publicité sur le site arrêtera de rentrer? non.
Bref, si demain Fabien arrête de travailler, les moyens de production continueront de tourner à plein régime, avec ou sans lui.

Qu’est-ce qui génère du profit alors ? Les logiciels.

Le travail de Fabien, c’est d’écrire un logiciel qui sera ensuite compilé par un compilateur, puis déployé sur une VM. Et c’est seulement un exécutable en production qui fournit du profit. Tout le reste est une charge pour l’entreprise. Oui tout. Ton salaire, le cout d’hébergement de l’application, le coût du PO, de la MOA de la MOE, des architectes, les capsules pour la machine à café, tout.

Ce qui fait que Fabien peut bien aller faire la grève toute la semaine s’il le veut, l’entreprise tournera correctement, les articles continueront d’être écris, lus, et les publicités continueront d’être affichées.

Si Arnaud, copain journaliste dans le journal décide par contre de faire grève, il risque de bien plus entraver la production de profits de l’entreprise. Parce que sans lui, le moyen de production logiciel ne fonctionne pas.

Donc pour Fabien, faire la grève ne sert à rien. Certes des projets informatiques prendront du retard, mais ce serait pas la première fois qu’un projet a 2 semaines de retard. Par contre, c’est pas vraiment dans l’intérêt de Fabien de faire 2 semaines de grève sans salaire, sachant qu’il a un crédit à rembourser et 2 bébés à la maison.

En bref, faire la grève, ça n’embête que très légèrement le patronat, et ça ne vaut pas le coup pour nous de perdre la moitié de notre salaire.

Et y aurait pas un moyen de faire la grève en coupant les moyens de production en tant que dév ?

Si. Ça voudrait dire que lorsque tu fais la grève, tu coupes les services logiciels de ton entreprise pour qu’ils ne travaillent pas pendant la durée de ta grève.

Faire ça demande plusieurs choses :

  • Fabien doit avoir la main sur le moyen de production, c’est-à-dire sur les machines virtuelles qui hébergent les applications, sur le réseau ou encore sur la gateway à l’entrée de ton système d’information
  • Fabien doit s’assurer que les équipes grévistes sont en nombre suffisant pour être légitimes. Si Fabien est seul ça ne marchera jamais.
  • Fabien doit s’assurer que personne d’autre que lui peut remettre le système en marche pendant son absence

À ma connaissance, ça n’est jamais arrivé (1) dans l’histoire de l’informatique que des informaticiens et informaticiennes grévistes bloquent leurs moyens de production.
Donc si Fabien y arrive malgré les embuches, il va probablement se faire licencier instantanément, puis se faire poursuivre en justice. Il y a donc beaucoup à perdre, et très peu à gagner car il ne pourra probablement pas gêner suffisamment longtemps le patronat pour défendre ses droits.

Une petite parenthèse

Tout ceci pointe un triste constat dans notre métier mais qui s’applique aussi à beaucoup d’autres professions aujourd’hui. Il y a une absence flagrante de collectif professionnel susceptible de soutenir les mouvements sociaux. Le constat serait autrement différent si une organisation était capable de mobiliser des milliers de personne.

Quatrième et dernière alternative : financer des grévistes

J’aimerais proposer une autre façon de défendre ses droits et ses acquis. Les dévs sont généralement dans une situation professionnelle franchement privilégiée, des salaires qui gonflent linéairement depuis quelques années, la possibilité de télétravail plus facilement et un marché du travail qui demande toujours plus de codeurs.

Je propose la lutte par la redistribution des richesses. Donner à des caisses de grèves qui bloquent les moyens de production. C’est-à-dire que de votre côté, vous continuez d’aller travailler, et pour chaque jour de grève, vous faites un don du montant de votre salaire journalier. Si possible à des gens qui font des actions bien visibles (RATP parisienne, la CGT qui coupe l’électricité).

Ce mode de redistribution a plusieurs avantages, il répartit votre salaire élevé et aide matériellement les conditions des gens qui se battent pour défendre vos droits.

C’est facile à dire, mais toi Fabien tu l’as fait ?

Oui, durant les manifs de la réforme des retraites de janvier 2020, je reversais 100% de mon TJM (600€) les jours de grève nationale à des associations et des caisses de grève. Et j’ai reversé ainsi près de 2000€ à des grévistes. C’est bien significatif, car si un gréviste se contente de vivre avec 50€ par jour, un jour de mon travail paye la grève de 12 personnes.

600€ : Caisse de grève CGT des chauffeurs RATP de vitry : https://www.lepotsolidaire.fr/pot/4lrevq4s
130€ : Stream Reconductible : https://utip.io/recondustream
1200€ : pot commun COM-CGT

Donc en attendant de trouver d’autres manières (peut-être plus efficaces ?) de lutter, j’ai décidé que c’est par la redistribution de journées de facturations au moins une fois par mois que je participerai à défendre les causes qui me tiennent à coeur.

(1) On est la tech, un collectif de grévistes de la tech a appelé aux blocages des plateformes qui a été très peu suivis en dehors de la fermeture du site de mediapart (lien)[https://onestla.tech/publications/appel-action-24-janvier)]

Written on February 11, 2021

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